Le management de la dette publique au Sénégal se heurte aujourd’hui à une équation complexe, où la temporalité politique et les impératifs économiques s’affrontent. Entre les cycles électoraux, souvent courts, et les besoins structurels d’une gestion durable, les décideurs doivent naviguer dans un paysage financier de plus en plus tendu. Les choix opérés aujourd’hui détermineront non seulement la stabilité budgétaire de demain, mais aussi la capacité du pays à financer son développement sans hypothéquer son avenir.
La théorie des choix publics, popularisée par les économistes James M. Buchanan et Gordon Tullock, offre un éclairage précieux sur cette tension. Elle souligne que les gouvernements, influencés par les échéances électorales, peuvent être tentés de privilégier des solutions immédiates plutôt que des réformes structurelles, pourtant nécessaires à long terme. Pourtant, comme le rappelait l’ancien président américain Bill Clinton, « tôt ou tard, tous les présidents ont à prendre des décisions difficiles, et impopulaires, du moins à court terme. Mais étant donné les enjeux, on doit faire ce qui est juste, et espérer qu’un jour le vent de la politique sera de nouveau favorable ».
Une dette publique sous pression : les chiffres parlent
Les dernières analyses disponibles révèlent une situation alarmante. À la fin de l’année 2024, l’encours de la dette publique du Sénégal s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA (hors dette du secteur parapublic et arriérés), soit 118,8 % du PIB. Ce chiffre, issu d’un rapport commandité par le gouvernement et publié en juillet 2026, confirme une tendance inquiétante : le service de la dette (principal, intérêts et commissions) absorbe désormais l’intégralité des recettes fiscales. En 2025, ce service représentait 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 3 269,4 milliards en capital et 1 088,1 milliards en intérêts et commissions. Pour 2026, les prévisions sont encore plus préoccupantes, avec un service de la dette estimé à 5 498 milliards de francs CFA, contre des recettes fiscales attendues à 5 384,8 milliards.
Cette dynamique place l’État dans une position intenable : toute dépense supplémentaire, qu’il s’agisse de fonctionnement ou d’investissement, ne peut être financée que par un nouvel endettement. Sans cela, le remboursement des échéances devient impossible. Face à ce constat, deux leviers principaux sont souvent évoqués pour ajuster la situation à court et moyen terme : l’augmentation des recettes fiscales et le refinancement de la dette. Mais leur efficacité réelle mérite d’être examinée de près.
Le pari risqué de l’augmentation des recettes fiscales
En août 2025, le gouvernement a dévoilé son Plan de Redressement Économique et Social (PRES), ambitieux dans ses objectifs. D’ici 2028, il vise à collecter 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires, dont 2 111 milliards issus de mesures directes et 1 062 milliards grâce à un effet multiplicateur. Pour 2026, l’objectif affiché était de 703,6 milliards de francs CFA. Parallèlement, le gouvernement mise sur la valorisation de son patrimoine immobilier, avec un objectif de 1 091 milliards de francs CFA à travers le recyclage des actifs fonciers de l’État.
Pourtant, les réalisations concrètes peinent à suivre. Au premier trimestre 2026, les recettes fiscales se limitaient à 54,2 milliards de francs CFA, et même les projections les plus optimistes tablaient sur 300 milliards à la fin de l’année. Cette performance décevante s’explique par des contraintes structurelles profondes : la taille du secteur informel, la maturité numérique encore limitée de l’administration fiscale, et un potentiel fiscal global estimé à 25,3 % du PIB, contre un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % en 2025. Malgré les nouvelles mesures, l’écart à combler reste significatif, surtout dans un contexte où la croissance économique hors hydrocarbures stagne autour de 3,3 % en 2023 et 2,2 % en 2024.
Le service de la dette pour les années à venir reste donc supérieur aux recettes fiscales attendues. En 2025, il représentait déjà 106,6 % des recettes fiscales, et pour 2026, il devrait atteindre 5 497,92 milliards de francs CFA, en hausse de 1 000 milliards. Jusqu’en 2028, le Sénégal fera face à un pic de remboursements, ce qui rend le rééquilibrage par les recettes fiscales peu réaliste à court terme.
Le refinancement : une solution illusoire ?
Face à l’impossibilité de mobiliser suffisamment de recettes supplémentaires, le gouvernement a massivement recours au refinancement. En 2025, l’État a levé 4 004 milliards de francs CFA sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Pourtant, cette stratégie comporte des risques majeurs. Pour refinancer la dette échue en 2025, les taux d’intérêt proposés par les investisseurs se situaient entre 6 % et 7 % en 2024, et entre 7 % et 8 % en 2026, avec des maturités réduites. Ces conditions sont moins avantageuses que celles de la dette initiale, ce qui aggrave la dynamique de la dette plutôt que de l’améliorer.
En décembre 2024, le taux d’intérêt effectif de la dette publique était de 3,9 %, avec une maturité moyenne résiduelle de 8,7 ans pour la dette extérieure et 3,6 ans pour la dette domestique. Cependant, les nouvelles émissions sur le marché régional affichent des taux bien plus élevés, tandis que la prime de risque souveraine du Sénégal a fortement augmenté sur les marchés internationaux. Résultat : le refinancement, loin de soulager la pression, alourdit le coût de la dette et réduit sa soutenabilité.
Une dynamique de la dette insoutenable
En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, pour atteindre 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB a légèrement reculé à 112 %, grâce à une croissance économique portée par les hydrocarbures. Sans cette nouvelle donne, le ratio aurait atteint 124 %. Trois indicateurs clés permettent d’évaluer la santé de la dette :
- Le taux d’intérêt apparent : en 2025, il s’élevait à 4,59 %, supérieur de 2,4 points au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %).
- Le taux de croissance du PIB : il est un indicateur de la richesse créée, essentielle pour servir la dette.
- Le solde primaire : en 2025, il affichait un déficit de – 401,7 milliards de francs CFA (– 1,8 % du PIB), ce qui signifie que les recettes de l’État ne couvrent même pas les dépenses hors charges d’intérêt.
Pour stabiliser la dette à son niveau actuel (119 % du PIB en 2024), il aurait fallu un solde primaire stabilisant de + 2,7 % du PIB. Or, le solde primaire effectif était négatif de – 1,8 %. Cette situation illustre un effet boule de neige : sans ajustement structurel, la dette continuera de croître mécaniquement, alourdissant encore le fardeau des générations futures.
Les projections pour 2026 ne sont guère plus encourageantes. Le solde primaire prévu est de – 246 milliards de francs CFA, avec un taux d’intérêt apparent de 4,79 % et un taux de croissance hors hydrocarbures de 3,2 %. Le solde primaire stabilisant nécessaire reste supérieur au solde primaire effectif, confirmant la tendance à l’aggravation.
Vers une renégociation inévitable ?
Face à cette impasse, le gouvernement a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette, une avancée institutionnelle visant à mieux piloter la politique d’endettement. Cependant, cette réforme structurelle ne suffira pas à résoudre la crise quantitative de la dette. Les seules solutions viables résident dans une renégociation globale des conditions de la dette, qu’elle soit multilatérale, bilatérale ou commerciale. Cela pourrait inclure la révision des échéances, des taux d’intérêt, voire une décote nominale sur certains encours.
Repousser cette décision ne ferait qu’aggraver les coûts, tant budgétaires qu’économiques. En effet, le refinancement actuel évince les acteurs privés du marché financier domestique et limite la marge de manœuvre de l’investissement public. Comme le soulignait Bill Clinton, les choix difficiles, même impopulaires, sont parfois inévitables pour assurer la pérennité d’un pays. Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations politiques à court terme, sous peine de compromettre l’avenir du Sénégal.
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